lundi 4 mai 2026

L’abstraction et de la figuration chez les primitifs européens et non-européen

Quelques réflexions sur le thème de l’abstraction et de la figuration chez les primitifs européens et non-européens, inspirées pour partie de L'Ordre caché de l'art de Anton Ehrenzweig et pour une autre partie d'une bonne connaissance de l'art africain.

Pour l'art africain traditionnel et rituel, l'abstraction est légitime et nécessaire. En effet, le sujet, au sens artistique commun, de l'art primitif est l'esprit, le fantôme, la présence, l'au-delà. Par conséquent un des courants de l'art primitif a pour thème le silence, le silence de la pensée, des conceptions et des émotions, ce que l'on peut appeler l'intériorité, autrement dit la vie à l'état pur. L'abstraction est naturellement adaptée et même nécessaire, puisqu'il s'agit de la présence, à ce sujet, supra humaine. Une figuration trop humaine n'est pas adéquate pour faire sentir la présence à l'état pur. Einstein disait : "Le plus beau sentiment du monde, c'est le sens du mystère." Non seulement c'est un sujet de l'art en soi, mais aussi il est à noter l'intensité et la nécessité qui régissent cet art. D'une part, il faut bien comprendre que pour l'esprit primitif il ne s'agit pas de croyance au sens où on l'entend ordinairement, la croyance est une conception occidentale actuelle qui s'ignore, apparue en même temps que le moi avec Freud, l'apparition de la psychologie individuelle et la montée en puissance de la technologie. Autrefois le collectif, l'intégration au groupe et l'imitation, étaient beaucoup plus prégnants et déterminants dans la constitution individuelle même. Ce qui semble croyance du primitif est une réalité vécue lors de la transe et d'autres façons, on peut parler aussi de foi sincère, pure et naïve. D'autre part, en l'absence de science et de contrôle massif sur la nature, le recours aux esprits est d'une nécessité vitale pour la chasse, la fertilité, les récoltes, soigner les maladies, etc. Cela, au départ, avec la même nécessité et intensité dans l'intention que l'on met naturellement, sans s’émerveiller désormais, dans le recours à la science et à la médecine.

Aussi pour le primitif il y a une continuité entre le rêve et la réalité, l'objectivité et la subjectivité, l'observateur est l'observé, à grands traits disons que l'abstraction lui est naturelle plutôt que la figuration, cela sans nuire à l'intensité et à la nécessité artistique. De la même façon, en Occident, l'aplat abstrait des primitifs participe à l'expression intense d'artistes qui vivent pleinement une réalité spirituelle que nous appelons aujourd'hui aussi croyance. Enfin il est à noter que pour l'Occidental désormais individualisé, il est dommage d'ignorer à quoi tient la forme (la technique académique), puisque pour lui il y a une tendance naturelle à la recherche de l'objectivité de type scientifique dont il se distancie en tant qu'observateur. La figuration est naturelle, la forme donnera le maximum d'intensité à son expression.

Changer primitif pour premier, sous prétexte politique, est du révisionnisme culturel. La figuration d'un primitif européen du temps des cathédrales et non-européen, est d'une autre nature, d'une autre intention (la pensée magique avait cours avant la science, le recours aux esprits, aux saints, etc., était le rapport protecteur vis-à-vis de la nature menaçante et enchantée), d'un autre genre que celle parfaite et se voulant parfaitement objectivante qu'on connut au 19ᵉ siècle. En changeant le mot, on efface tout un pan de connaissance pour les générations à venir. 

Le beau est-il objectif ou subjectif ?

 

Du vrai, du bon, et de l’harmonieux comme motif fractal

La méthode scientifique impose une neutralité et une distance dans l'examen de son objet d'étude fondant la notion d'objectivité et par opposition celle de subjectivité. En matière d'art, la frontière entre sujet et objet est abolie. Elle s'estompe au profit d’une relation. Le sujet participe à l'objet en tant qu'artiste fabriquant et aussi le sujet regardeur participe à la construction mentale de l'objet symbolique, sorte de miroir de l'âme. Inversement, l'objet symbolique, voulu forme porteuse de sens par l'artiste, façonne le regardeur par phénomène d'imitation et d'adhésion. En quelque sorte en matière d'art l'observateur est l'observé.

Plus généralement et abstraitement si on décompose le beau en paramètres ou attributs : le vrai, le bon et l'harmonieux, ils sont à la fois subjectifs, chacun a les siens, et universels en ce que ces catégories s'imposent à tout le monde en tant que catégories indépendamment de leur contenu.

Pourquoi ces catégories plutôt que d'autres ? Elles constituent des attributs nécessaires et suffisants de l'être tout comme les quatre causes d'Aristote avec lesquelles elles se recoupent en partant d'un point de vue à peine plus idéaliste. On peut considérer que "le vrai est matière et forme, le bon moteur invincible, l'harmonie finale."

En même temps, il est à noter que, du point de vue métaphysique à la limite de la théologie, une catégorie qui s'impose n'est rien d'autre qu'une contrainte, donc une force qui s'applique. Mais c’est une autre perspective et ce n’est pas le sujet de ce texte.

Ces catégories ont l'avantage d'être indépendantes les unes des autres, tout paramétrage d'un phénomène complexe nécessite un choix de paramètres indépendants et observables pour être mis en équation. La science expérimentale nous dit beaucoup sur la cognition et sur ses limites. A titre d'exemple le bien est déjà un complexe entre le bon et le vrai.

Le bien renvoie à la morale constituée alors que le BON ici est une force brute, une énergie positive et indifférenciée de vie, une forme du bien plus instinctive, immédiate et première que la morale. Elle se distingue de la morale par son caractère non verbal et se manifeste en termes de résultat positif. Cette catégorie renvoie à la notion de force chez Nietzsche, à celle de volonté ou vouloir vivre chez Schopenhauer et au conatus de Spinoza.

Le VRAI est la catégorie remplie par toute forme d'information utile et nécessaire à la vie, il s'agit tout autant de la rationalité humaine que de l'information inscrite au sein de la matière comme le génome. Comme Averroès on pense que l'intelligence est une et universelle. On tourne autour du concept de représentation de Schopenhauer et de la volonté de puissance interne à la force chez Nietzsche selon le commentaire de Deleuze. En préférant pour le sujet du beau, au contraire de Nietzsche, l'option de la permanence de l'être de Parménide à l'accent mis sur le polémos et le devenir de Héraclite.

L'HARMONIE est le terme mystérieux ; il se recoupe plus ou moins avec la cause finale d’Aristote. C'est un fait que tout étant a son harmonie interne, mariage d'intelligence interne et d'énergie, on pense encore une fois au génome et à l'ordre cristallin des atomes de carbone dans un diamant. On ne peut que le constater et on atteint les limites de l'intelligible. L'intellect sépare mais le réel marie. Kant a posé les limites de l'intelligible dans sa critique de la raison pure. L'harmonie se recoupe avec l'en soi des choses de Kant inatteignable par la raison. 

En tant qu'il est matière, tout étant est harmonieux, sans quoi il se décomposerait (c'est ainsi que l'on comprend Parménide écrivant « l'être est et le non être n'est pas », autrement dit l'être n'a pas de contraire).

A défaut d'en soi atteignable, l'expérience du beau est un geste total et gratuit qui met en jeu tout l'être de façon harmonieuse, on peut en dire que c'est l'expérience humaine possible de l'être. "Quand les sens, le coeur et l'idée sont en cohérence, la beauté apparaît à la conscience subtile."

On peut donc en dire que c'est un transcendantal au sens de Kant, soit un outil pur à priori de la connaissance humaine indépendant de l'expérience. La poésie est une forme de connaissance tout autant que la science et différemment, ce qu'on y perd en utilité immédiate on le gagne en profondeur et en largeur de vue, autrement dit en humanité. Selon moi depuis Platon, il n'y a au fond rien d'autre qu'une compétition inavouée et féroce entre la philosophie et l'art sur le terrain de la connaissance. Cela explique pourquoi la question de l'art est assez mal traitée (dans les deux sens du terme) sinon ignorée en philosophie, en dernière analyse.

C'est très concret, en effet, le vrai, le bon et l'harmonieux pris ensemble, de façon au fond indissociable, séparés du seul point de vue de l'observateur humain, constituent un motif fractal de tout étant.

En particulier du cerveau humain qui est triple, on a les sens, plus exactement le traitement de l'information, une partie du cerveau est dédiée à la reconnaissance des formes pré-verbale, nécessaires avant de mettre un mot et une utilité sur la chose. C'est peu connu mais c'est une mécanique très précise avec des informations préenregistrées dans le cerveau. Par exemple on connait à priori les proportions du crâne ce qui fait que les moindres variations du placement des sourcils font sens relationnellement. 

On en fait aussi l'expérience avec les dessins académiques traditionnels pour qu'une image à deux dimensions donne l'illusion de la troisième dimension, il faut satisfaire à des règles très précises qui étaient enseignées à l’académie naguère et qui le sont encore hors de France. On pense à un trompe l'œil efficace à titre d'exemple, sans aborder ici la question de la musique. Ce chapitre se range dans la catégorie " harmonie ". On est injuste avec les sens car c'est eux qui amènent notre monde propre à la conscience. Tout comme la santé, c'est quand on les perd qu'on comprend leur importance. Le monde propre ou umxelt de Jakob von Uexkull est à méditer, simplement dit, notre monde particulier est à l'image de notre constitution d'espèce, elle est à la source de la phénoménologie si on le prend en tant que miroir avec un regard neuf (époché) et qu'on établit des corrélations entre monde perçu et monde vécu intérieurement.

La matière est certes en partie intelligible, donc de ce point de vue en rapport avec le Vrai (l'homme est doté d'une puissance sur la matière, c'est logique biologiquement pour une espèce déspécialisée, manuelle, "à outil» ; l'homme biologiquement est un artisan, cf. à cet égard le double sens du mot matière, matière universitaire et objet matériel).

Mais prise en tant que telle, la matière en tant que phénomène, en tant qu'elle a sa cohérence interne et aussi en tant qu'elle est forme perceptible parce que harmonieuse et perçue, elle se range, corrélativement avec les sens, dans la catégorie "Harmonie".

Dans la suite de la trilogie cérébrale et cognitive, après les sens, la raison et le logos, se rangent dans la catégorie "Vrai". 

Les émotions de base dans la catégorie "Bon" en tant qu'énergies motrices, dans émotion il y a "moteur". Le sentiment est un complexe émotion primaire et verbe.

Le bon accord orchestré de ces trois cerveaux est le discernement au sens vital et psychiatrique, il est établi par les neurosciences que la raison seule ne suffit pas à prendre la meilleure décision stratégique possible, pour des questions complexes et engageantes sans le concours du sentiment et de l'intuition.

Sachant qu'il y a une compétition entre l'intelligence froide rationnelle et l'intelligence émotionnelle ou du sentiment, pour apprécier une œuvre d'art, le jugement ne doit pas intervenir et prendre le dessus et le contrôle sur la libération du sentiment (le fameux lâcher prise). Pragmatiquement le plus simple est qu'il soit satisfait pour rester sagement dans un coin reculé de la conscience. Chaque artiste a son public, en accord avec lui en terme de valeurs, en cela le beau est subjectif.

A titre d'exemple et c'est dommage, les vierges à l'enfant sont mal perçues ou de façon distraite. le sentiment antireligieux ou la conception actuelle de la féminité rend indisponible le regardeur et fait écran en tant que jugement de valeur à l'activation des neurones miroirs de l'empathie que peuvent susciter les œuvres des maîtres du genre. Pourtant, si on décontextualise, toute mère ne présente-t-elle pas fièrement son enfant au monde comme promesse d'un futur ?

Chacun a ses valeurs, son vrai, sa culture et son logos, mais cela ne suffit pas à poser la subjectivité absolue du beau. De fait, au-delà du jugement de valeur positif individuel conscient ou inconscient face à un œuvre, le discernement, l'être, et l'expérience du beau présentent les mêmes caractéristiques comme un motif fractal présent en toute chose.

Il s'agit, non de rapports dialectiques, mais, de fait, d'un mariage harmonieux du vrai et du bon unis et insérés dans la matière (mariage de l'information et de l'énergie, si on préfère, E=MC2 avec C pour connaissance). Pour tous, c'est l'expérience même de l'être, possible humainement, il me semble. Mon intuition est que « volonté et verbe mariés ensemble dans le sensible engendrent conscience ».

(On verra bien si l'IA prend son autonomie, si c'est le cas, on pourra couper le courant, sa cause motrice au sens d'Aristote).

POESIE LE DESIR SYMBOLIQUE

Ange entre les anonymes
Ton chant intime à l'abandon
Il s'imagine d'une présence divine
Indifférent jamais je n'invoque son nom
Mais toi ô âme sœur, tendre prière
Tu es l'archet dont je suis le violon
De l'arbre mort dans le ciel d'hiver
Moineau inquiet qui s’élance
Fendant le froid et touchant le cœur
Je t'ai trouvé et reconnu ma chère fleur
Encore tu seras l'unique présence
Quand le ciel et les nuages du ciel
Peupleront mon dernier sommeil
Mon cœur bat au rythme de tes ailes
Pourquoi es-tu si belle ?
Jolie fille nue fine et joyeuse brillante comme un astre lointain
Symbole de raffinement, de civilisation et d'élévation sainte
Somme vivante de tous les savoirs
Œuvre d'art sans le savoir
Fruit ultime de ton terroir
Je t'aime, te désire et veux t'avoir
Derrière une glace sans tain
Mon âme m'a dit dans un rêve incertain
D'une voix stridente de feu ardent
De façon impérative et pressante
Qu'elle voulait gravir les marches qui nous séparent en infinité
Combler par l'esprit l'espace qui nous sépare en affinité
Fondre corps et âme en intimité
Elle te voit amie, aimante et royale,
Quant à moi serviteur loyal.
Hors du temps écoulé en vain,
guérir des maux malsains,
par la grâce de la danse
des mots d'une profonde romance.
La transe d'Eros m'intime d'oser métamorphose et performance. 
Elle me dit de te rejoindre par-delà le fleuve sur ta grève, jolie fleure
Non avoir mais être en entier
Non te posséder mais te mériter
Non t'avoir mais être celui seul entre tous à même de toucher ton cœur
Symbole de mon progrès, de mon destin, ton être solaire
La nuit et le jour luit dans mon ciel comme l'étoile polaire
Mon désir est un rêve éveillé consolateur
Toi ma promesse de bonheur

 

Le modalisme, théologie primitive non retenue par l'Église/ ce que j'aime dans le christianisme Par Patrick Burandelo

 Sabellius était un théologien et un prêtre chrétien d'origine libyenne, installé à Rome au IIIe siècle. Il professe une forme extrême d'unitarisme appelée « modalisme », selon laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont différents « modes » ou manières d'être, plus essentiellement dit que aspects de l'Être divin, plutôt que trois « hypostases » ou personnes distinctes. Ainsi, pour le modalisme, les Trois ne sont pas en soi, mais pour nous.

Toute forme résulte d'une conscience soit en soi, soit pour nous – en effet, pour nous, car elle est un outil pour nous distinct du fond indifférencié –, et en soi, car elle a son ordre interne indépendant de nous qui peut être considéré comme une sorte de conscience passive ou de volonté de puissance (au sens nietzschéen de vouloir être ce qu'on peut être). Si Dieu avait trois bras dotés chacun de pouvoirs différents, quand il en utilise un seul, serait-il moins Dieu que quand il les utilise tous ou aucun des trois ? Il reste entier et est entièrement présent quand il existe dans un des modes. Ainsi, si on se pique de métaphysique, le père peut être identifié à l'immanence, à la matière et à la forme, toutes deux saisies comme forces immanentes, prises en tant que telles compte tenu de la nécessité qui les régit.

Du point de vue métaphysique, à la limite de la théologie, une catégorie qui s'impose n'est rien d'autre qu'une contrainte, donc, au fond, une force qui s'applique, et la matière et la forme ont leur autonomie, sauf quand elles sont façonnées, non sans mal, par l'homme. Le Saint-Esprit peut être identifié à L'esprit transcendant, plus généralement à la transcendance. Enfin, le Fils peut être vu comme le mariage harmonieux, dans l'incarnation du vivant, de l'esprit et de la matière ; vivant, qui correspond dans ce sens à la cause finale d'Aristote. 

De notre point de vue d’espèce humaine, la matière en tant que telle se distingue de l’incarnation. Certes, la matière a ses lois internes que l'on peut considérer, en poussant un peu l'abstraction, comme une forme de conscience passive (on pense aux lois internes qui régissent un corps vivant  : « on ne sait pas ce que peut un corps », disait Spinoza), tandis que l'incarnation se caractérise par une conscience consciente d'elle-même ou active. La matière et la forme, l'immanence, sont du côté du père ; l'esprit transcendant est à part ; le fils est le vivant. Le fils est l’esprit incarné dans la matière et la forme, autrement dit, le vivant.

On voit bien qu'on parle sous trois angles POUR NOUS d'une seule et même chose. Cependant, ce recoupement de catégories pourrait être autre, mais si on veut rester sous le contrôle du réalisme aristotélicien, les possibilités ne sont pas infinies si on veut intégrer les quatre causes d'Aristote. Le plus important est de sentir l'importance du chiffre trois dès lors que l'on se pique d'explication du monde. 

Objection canonique 
Une objection canonique majeure et fine est ci-dessous reproduite : S'il n'y a pas suffisamment d'altérité au sein de la Trinité, il n'y a pas d'Amour véritable, au sens de charitas, ou alors c'est un piètre amour égoïste : d'où le fait de distinguer mieux les personnes. C'est valable pour toutes les hérésies primitives, elles présentent des schémas plus faciles à croire. Par exemple, le monophysisme voit la nature humaine de Jésus absorbée par sa nature divine, mais dans ce cas, quid de notre salut ? Il faut un vrai Dieu, certes, mais aussi un vrai homme pour sauver notre nature humaine, sinon ne ressusciteront que les aliens !

À ceux qui objectent que le modalisme est une sorte de nivellement, en ce sens que Dieu serait également présent en chacune des entités Père, Saint-Esprit et Fils, ceux-ci perdraient en quelque sorte leur individualité et leur relative autonomie. Tout deviendrait flou. On peut répondre que le pour nous est un acte de foi, non de volonté, mais au contraire de l’humilité et du lâcher-prise.

Premièrement, c’est un lâcher-prise sur son importance personnelle au profit de quelque chose de plus grand dont nous procédons, sans doute similaire à nous à certains égards , mais cependant différent et inatteignable par définition et plus encore par intuition naturelle . Dans cette humilité, on admet que notre entendement est restreint, donc le premier sens du pour nous est en tant que cela nous est possiblement intelligible.

Deuxièmement, un second sens du pour nous proche du sens naturel répond à l’objection ci-dessus. La Trinité est pour nous, espèce humaine, Si on admet trois modes intellectuellement et métaphysiquement, on doit concevoir un quatrième terme surplombant dont ce sont les trois modes, ce que Maître Eckhart nommait la déité. Il suffit de se dire que c’est comme ça et pas autrement, comme d'habitude. Autrement dit, en faire un dogme pour ne rien changer. Conserver les trois hypostases canoniques. Le modalisme les rend simplement plus faciles à accepter pour la raison en restaurant une forme d’unité plus évidente. Ce qui est la moindre des choses pour un monothéisme. 

Quatrième terme nécessaire au modalisme : la déité de Maître Eckhart.

Si on admet, sans un quatrième terme surplombant, trois hypostases, soit trois substances distinctes pour la Trinité, donc par extension, trois personnes en soi, qu’on le veuille ou non, on a affaire à un trithéisme. Il suffit de les concevoir ainsi, ces entités, simplement en tant qu’elles sont pour nous sans rien changer, sinon intérieurement, par la conscience qu'on en a au fond de soi. Elles sont ainsi relativement à notre point de vue, pour ce que nous sommes, pour notre nature humaine et nos limites, en résumé, pour notre espèce. Ça reste un mystère, mais un peu moins épais. Il suffit de s'inspirer de la déité de Maître Eckhart. Ce faisant, sans rien changer, cet acte de conscience induit un quatrième terme intuitif, dénué de tout anthropomorphisme, surplombant, nécessaire et absolument mystérieux et inintelligible humainement, puisqu’on a amené le plus loin possible l’entendement par définition du pour nous. Tout ce qu’on peut en dire par logique et intuition est qu’il est présence et infiniment plus grand que nous et qu'on ne peut rien en dire. La déité de Maître Eckhart remplit cette catégorie nécessaire.

L'en soi et le pour soi, les deux sens possibles du pour soi dans le modalisme 

La trinité est pour nous, aussi en ce que nous percevons le monde sur trois modes : le vrai, l’intellect ; le bon, l’émotion ; les sens (les sens précisément en tant que reconnaissance des formes préverbales). On oublie trop facilement ce qu’on doit aux sens : ce sont eux qui amènent notre monde à la conscience et qui, en même temps, ce faisant, le façonnent pour une bonne part. Renvoyons au concept de monde propre ; l'umwelt désigne l'environnement sensoriel propre à chaque espèce ou individu, concept élaboré par Jakob von Uexküll, connu pour être l'un des pionniers de l'éthologie. Le monde olfactif d’une tique perchée au bout d’un brin d’herbe n’est pas celui d’une chauve-souris quasi aveugle, mais dotée d’un sonar. Quant à l’homme, sorte de singe déspécialisé au regard de la survie, c’est la seule espèce qui se doit de donner du sens, autrement dit, une utilité à chaque chose, au fond, en faire un outil ou une arme prolongeant la main.

On peut penser que ce point de vue de l’éthologue abaisse l’homme en effet, mais c’est pour l’élever dans le même mouvement d’humilité absolue. En effet, si on considère le cerveau comme un organe moteur du point de vue de l’éthologue, si notre forme de conscience est nécessaire à notre forme de corps déspécialisé, dont, en particulier, la main qui doit être prolongée d’un outil ou d’une arme, le corps, étant un donné, la conscience à son service, est aussi donnée par nécessité et triangulation logique. Par conséquent, elle ne peut procéder, en tant que donnée, en tant que possibilité pure (au sens de Kant généralisé) que d’une conscience plus vaste qu’on peut qualifier de divine. Indépendamment de ce qu’on en fait, tout comme le corps qui n’est métaphysiquement, abstraitement, qu’une location, en quelque sorte, et dont nous ne disposons que le temps d’une vie.

Une approche poétique décomplexée et assumée, un lâcher-prise sur l'objectivité, sied au mystère. 
Cela ne se recoupe pas parfaitement, mais un théologien hasardeux pourrait risquer d’identifier le bon avec le père, le vrai avec le saint esprit et le fils avec les sens, en ce qu’il faut une forme harmonieuse pour être perçue. Autrement dit, une incarnation du bon en tant qu’énergie et de l’esprit en tant que logos mariés dans la matière et la forme. C'est une autre identification que celle faite plus haut, mais ce flou sied à ce sujet. Ce qui compte, c'est de sentir l'importance et la nécessité du chiffre trois pour parler du monde et de l'homme dans le monde.

Il me semble que la précision procède d’une relative imprécision assumée. On ne viendra pas à bout de certaines questions. « Ananke steinai », disait Aristote, un moment, il faut s’arrêter de creuser et assumer l’insoutenable légèreté de l’être ou celle du pari pascalien. Assumer une certaine imprécision, par exemple dans le recoupement et le recouvrement imparfait de catégories, est une façon d'assumer un rapport poétique au monde. À titre d'exemple, si on identifie l'idéalisme de Platon et le réalisme d'Aristote, on peut tenter de dire que cognitivement « le vrai est matière et forme, le bon moteur invincible, l'harmonie finale », mais on peut dire aussi « le vrai est matière ; le bon, moteur invincible ; l'harmonie et la forme finales ». Ce n'est pas important. Ce qui compte, c'est de sentir l'importance du chiffre trois, y compris sur le plan cognitif. « Le vrai est matière et forme ; le bon, moteur invincible, l'harmonie finale. » Ici, on met ensemble matière et forme en ce qu’elles sont intelligibles. On peut préférer « Le vrai est matière ; le bon, moteur invincible ; l'harmonie et la forme finales ». Dans cette formulation, on identifie la cause finale et la cause formelle d’Aristote. On assume l’imprécision, car on est petit face au réel et à l’être qui restera un mystère. Ce qu’on peut en dire de façon solide, c’est que le signe de l’être est le trois. On accède au réel par trois voies : par l'intérieur ou par l'extérieur ou par les deux prises dans leurs corrélations dans le modalisme.

Sur le plan général, on accède au monde propre par le biais de paramètres observables et nécessairement indépendants pour être mis en équation, qu’on peut identifier imparfaitement à des modes de connaissances propres à l’homme tout autant qu’à des modes d’être du connu. L’observateur est l’observé, disait Krishnamurti. Ceci n’est pas un nihilisme, mais un relativisme nécessaire, pratiqué par les modélisateurs scientifiques avec efficacité. On en trouve la trace en mécanique quantique, où l’observateur est pris en compte.

ON PEUT DIRE, À TITRE D’EXEMPLE, QUE LA DUALITÉ ONDE-CORPUSCULE SONT DEUX MODES D’ÊTRE POUR NOUS D’UNE MÊME TIERCE ENTITÉ DITE « LUMIÈRE ».

On ne parle pas d’un nihilisme, mais d’un rapport spécifiquement humain et efficient au monde. Comme les modes du divin sont égaux par définition en tant qu’ils sont manière d’être d’une seule entité entièrement pleine et contenue dans chacun de ses modes, on peut garder conceptuellement tout l’édifice d’une apparente et paradoxale trinité. Le mystère reste entier si on y tient, mais il est repoussé plus loin aux confins des possibilités de la raison. D’autre part, le modalisme peut fournir un ésotérisme chrétien dont René Guénon déplorait l’oubli au fil des siècles. De fait, le modalisme pousse à l’intériorité, au « connais-toi toi-même et tu connaîtras les dieux et le ciel ». 

La question éclairante pour le modalisme des paramètres observables et indépendants en science 

Mode et modèle ont la même racine. Considérer une chose par la médiation d'un modèle est la considérer en préservant son unité (en termes actuels et scientifiques, c'est la considérer en tant que boite noire). C'est aussi la considérer du point de vue de l'efficience, sous l'angle empirique de l'action sur l'objet. La démarche du modélisateur présuppose un penchant pour le réalisme en ce que, naturellement, il identifie vérité de l'objet, certes relative, et action efficace sur celui-ci. Résultat qui est le signe d'une compréhension intime mais non absolue de l'objet observé. Il est bien accepté dès l'origine qu'un modèle n'est pas la vérité absolue de l'objet inatteignable par essence. Il est une simplification dont la légitimité procède de sa pertinence traduite en acte.

La complexité de l'objet pris en tant que tel dans son unité fonctionnelle excède en général les possibilités cognitives, intellectuelles et mémorielles (du point de vue des connaissances établies et mises en œuvre) de l'homme. Le propre des paramètres observables est d'être indépendants par essence les uns des autres, il le faut pour pouvoir les mettre en équation. Ils interagissent au sein de la structure étudiée mais gardent leur autonomie intrinsèque et au regard des possibilités cognitives et expérimentales de l'observateur. Il en est ainsi de la pression, de la température et du volume pour un réacteur chimique. À titre d'exemple, pour investiguer le phénomène complexe de la couleur, on dispose des couleurs primaires dont l'œil est équipé de cellules correspondant à ces trois fréquences dans la gamme du visible, mais la perception des couleurs et des nuances reste opaque. Mais au moins, on connait ces paramètres. Si on considère le phénomène comme une boîte noire qui a sa propre unité, dans ce cas, sur le plan épistémologique, la notion de paramètre indépendant s'identifie avec celle de mode. Ainsi, nous posons que les trois modes de l'être sont le vrai, le bon, l'harmonieux.

Ce que j’aime dans le christianisme


Je suis venu à une sorte de christianisme simplifié par le sentiment et plus encore par la raison. Je l’ai revisité pour mon propre entendement et j’ai gardé le meilleur selon moi et pour moi.

1/ le sentiment

Tout d’abord l’histoire tragique du Christ fait résonner en moi un sentiment particulier de gâchis, une sorte de saudade, autrement dit une nostalgie, un regret de ce qui n’a pas été et qui aurait dû être. Voilà comment une société constituée accueille une bonne personne non pas révolutionnaire mais juste réformatrice. Je pense que c’est, avec la résurrection (la vie est la plus forte), un mythe fondateur. Enfin, il s’est passé quelque chose à coup sûr, mais ça pourrait bien servir de mythe, réel ou pas, c’est humainement vrai. Toutes les braves personnes voulant améliorer la situation sont ostracisées si elles ne servent pas le pouvoir et la pensée officielle (avant elles étaient brûlées, cf. Jeanne d’Arc) Les primates déspécialisés que nous sommes ont gardé l’instinct de rang. Les expériences de Milgram montrent qu’un individu choisit en général la norme et le groupe contre sa sensibilité, quand bien même il n’est pas menacé par un choix contraire.

Dans ce sens, le Christ, dans son principe, réapparaît partout marginalement dans l'humanité chez quelques individus.

J'y vois là le péché originel qui est plutôt une imperfection, un défaut de fabrication qu’une faute pour moi car j’ai horreur de la culpabilité inconditionnelle, je préfère la lucidité, le courage d’aller parfois petitement ou grandement à l'encontre de notre nature et la responsabilité.

Il se peut que ce soit l’intuition d’un singe qui a trouvé la connaissance et l'hyper pouvoir sur la nature mais qui est resté un primate affectivement et socialement.

Pour moi tout se passe comme si Dieu, par le sacrifice de son fils avait voulu nous faire comprendre cela.

Autant j’adhère philosophiquement à l'incarnation et à la Trinité (de par l'importance du chiffre trois déjà traitée), autant j’ai du mal avec le sacrifice qui sauve, à la rédemption, je préfère l’idée que tout se passe comme si c’était un message à l’espèce humaine à la rigueur, qui aurait pu sauver si on avait tiré les leçons, mais sinon ça ne me parle pas la rédemption, c’est peut-être parce que je ne culpabilise pas et que j’évite de faire du mal justement pour ne pas culpabiliser. Je ne culpabilise pas d’être imparfait non plus mais je limite les dégâts quand je peux, simplement.

On peut y voir une expérience de Milgram généralisée. Dieu envoie son fils et voilà ce que la société de son temps en fait. C’est tellement laid, que longtemps on a évacué la leçon et la lucidité et responsabilité sur le thème des Juifs déicides pour ne pas voir la portée générale sociale et ne pas se voir en face en tant qu’espèce et pour sa participation individuelle à l’espèce.

Dans cette perception, Céline, si on met à part justement son antisémitisme, par sa lucidité est un bon chrétien. Lui, "détestait les destructeurs et aimait les (rares) constructeurs". Il écrivait "comme la médecine pour rendre les gens moins cons", il se demandait "comment savoir si les gens sont bons d’entrée de jeu ? Je sens plus un amour inversé et déçu projeté sur l’humanité chez Céline qu’une profonde méchanceté sadique et mesquine.

Au fond, le procès de Camus, c’est du Milgram appliqué écrit par un révolté à l’instar de Jésus qui chasse les marchands du temple. En effet, ce que reprochent au fond les jurés, c’est non le crime en soi, mais la transgression réelle ou supposée de la norme à laquelle ils participent et surtout qui leur donne une parcelle de pouvoir. De même Jésus aurait été condamné non pour ses miracles, mais pour s’être proclamé fils de Dieu, et non seulement messie. Aussi pour avoir combattu le formalisme des pharisiens, ainsi que l’atteste la merveilleuse parabole de la femme adultère.

Enfin, si on juge l’arbre à ses fruits, je ne vois que dans l’ère catholique la tendresse. Je peux me tromper. C’est un sentiment spécial, la tendresse à l’endroit des plus faibles et des perdants. C’est sans doute un composé ancestral de miséricorde, pitié, charité, de ces vertus et injonctions catholiques. En tous cas, je la place, la tendresse, au sommet des vertus et un sens possible de l'existence.

2/ la raison

Pour une unité plus évidente, surtout sans rien changer à la solution de Thomas d’Aquin, je suis pour un modalisme additionnel comme poser un plan surnaturel au-delà ou parallèle du surnaturel de Thomas d’Aquin qui est parfaitement abouti et infiniment subtil.

En gros, sa solution pour rester dans le cadre ou la contrainte politique du credo de Nicée-Constantinople est de mettre l’accent sur la relation. La relation seule présente deux termes et préserve l'unité. Les trois personnes sont des relations internes en Dieu par Dieu infini et simple.

Voir, pour la spiration et la procession, les vidéos de Dumouch, plein de bonne volonté et bien dans le dogme, mais qui a eu des problèmes avec la hiérarchie suivant le principe christique ci-dessus énoncé. On n’a pas besoin de lui et de sa fougue sans doute…

Dieu qui n'a besoin de rien et ayant pour essence d’être ce qu’il pense advient (procession) ce qu'il aime aussi (spiration) sauf s’il s’en abstient. En termes actuels, il est performatif dans sa vie intérieure.

C’est subtil mais difficile à tel point que la théologie actuelle tend à mettre sous le tapis la Trinité. La trinité, ce n’est pas vendeur. La tendance, c’est il y a un seul Dieu. Certes, tous les chemins mènent à Rome, mais c’est faire fi d’une différence fondamentale. Le plus grand péché de l'islam, c’est l'associassionisme, tandis que pour le chrétien, l'homme est à l'image et à la ressemblance de Dieu autrement dit un microcosme à partir duquel il peut tenter de connaitre Dieu.

En tous cas, ci-dessous, voici une critique radicale inspirée de la logique d'Aristote en faveur d’un peu de modalisme pour une unité plus intuitive. En dernière analyse, le modalisme et les relations internes de Dieu de Thomas d'Aquin ne sont pas incompatibles en logique, il suffit de se dire que les deux options sont convertibles, autrement dit qu’il s'agit de deux versions ou formulations de la même chose. En logique, il n’est pas impossible de les identifier.

Syllogisme définition : Raisonnement déductif rigoureux qui, ne supposant aucune proposition étrangère sous-entendue, lie des prémisses à une conclusion (ex. « si tout B est A et si tout C est B, alors tout C est A »).

Donc

1/ si on a trois personnes parfaitement distinctes

2/ Sachant que ces trois personnes sont de même nature, consubstantielles

3/ Sachant qu’étant trois, elles forment une unité parfaite

4/ La seule possibilité pour résoudre la contradiction logique est qu'elles soient trois modes ou manières d'être de cette unité entièrement contenue dans chacun de ses modes

Idées pour des arts contemporains studies

 

 
Par  

En règle générale le symbolique est autant objet, hors de nous, que sujet, en tant que nous sommes impactés, voire construits par lui. Parménide nous avertit de la difficulté propre à ce sujet. S'agissant d'une absence symbolique de l'art, qui n'est pas sans effets en tant que violence symbolique, elle nous renvoie à nous même d'autant plus. « L’être est, le non être n'est pas » (Parménide) L'être n'a pas de contraire, le non être est inintelligible, impensable.

« les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence ; l’une, que l’être est. que le non-être n’est pas, chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ; l’autre, que 1’être n’est pas : et que le non-être est forcément… route où [je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire. Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer » (Parménide)


LE PARADOXE DES ÉTUDES D'ART CONTEMPORAIN

Quand on examine une béance, un trou, soit au fond une privation, sauf à constater que c'est un manque, la difficulté est qu'on ne peut rien dire positivement d'un creux. Naturellement pour penser une privation on est amené à chercher en soi ce dont on est privé, dans sa subjectivité, dans ses valeurs et dans sa culture personnelle en tant qu'elle fonde son identité singulière. A cet égard l'ensemble de l'œuvre d'Aude de Kerros indique la voie et peut faire méthode.

On doit creuser en soi ce qu'on tient pour le meilleur pour lui donner forme et contexte autour de cette béance qui ainsi apparaît en tant que telle. C'est aussi l'opportunité de partir à la recherche de fondements anthropologiques de la culture, fondements nécessairement enracinés dans le corps, les sens et l'anatomie en dernière instance, de plus il ne reste que ça d'inattaquable, pour l'instant du moins, malgré les assauts du genre et du transhumanisme. L'art contemporain historique fut le laboratoire, dans le champ de l'art et du symbolique de le confusion cognitive qui règne massivement actuellement.


LA QUESTION DE L'ART ET DE LA SUBJECTIVITÉ DES REPRÉSENTATIONS

La question de la forme d'art qui domine une époque est une question rayonnante dans tous les champs de sciences humaines : psychosociologie, psychologie, anthropologie, économie, politique et aussi l'efficace marketing dont l'épistémologie reste à faire. Elle est à l'image d'une sphère dont on ne peut en première instance que parcourir une circonférence ou une autre, armé pour cela, d'un concept directeur pour ne pas s'égarer dans une autre circonférence ou ramification de sens. Il est vain d'en chercher le centre soit une définition absolue, l'art sociologiquement parlant se conçoit en rapport avec une entité particulière. Aussi l'art est tout autant subjectif dans son effet qu'objet ou œuvre matérielle observable. Le symbolique est autant objet, hors de nous, que sujet en tant que nous sommes impactés, voire construit par lui. Toute question à son propos s'inscrit ainsi dans une boucle psychosociale. Nous évoquerons transversalement et rapidement les disciplines citées plus haut. Quant à la sociologie quantitative du côté du public, il suffit de compter les entrées spontanées dans les musées d'art contemporain.

On parle ici de boucle psychosociale car en matière d'art se pose la question suivante : où commence l'art et son influence ou commence le sujet associé ? Il s'agit d'un problème de frontière (Quel est le rôle de l'art dans la représentation du sujet abordé ? Si ce n'est dans sa constitution quand on parle de soft power) Une part de subjectivité introspective est requise pour la poser un tant soit peu cette frontière, en restant cependant sous le contrôle de la neutralité axiologique chère à Max Weber, tout autant que des préconisations de Husserl pour la méthode phénoménologique qui autorise l'introspection libre. Dans le présent article le couple art et commerce est abordé mais il en existe d'autres : art et pouvoir, art et normes, art et géopolitique cela à l'infini car l'art est au cœur des phénomènes de communication et de séduction. A cet égard on peut en dire, à grands traits, que fonctionnellement et sociologiquement dans nos sociétés il est désormais incarné par la publicité.


L'ART ET LE POUVOIR

Posons que de tout temps l'art officiel a été l'auxiliaire et la séduction du pouvoir ou d'un pouvoir temporel ou spirituel. Cela universellement et non seulement pour les pires régimes du 20ème siècle qui en ont fait un usage peu subtil mais efficace avec l'apparition de la propagande et des médias de masse.

Au fond l'artiste ne prend une place visible dans la société que étant associé à un pouvoir dont il assure le prestige et véhicule les normes. Au fond il écrit les mythes fondateurs, bâtit les édifices, démontrant la puissance du prince, sculpte les héros dont l'exemple ruisselle par mimétisme, de proche en proche, dans toute la société. A cet égard une question en forme de boucle est la suivante : l'art dominant d'une époque est-il performatif, normatif ? On dit aujourd'hui prescripteur. Fabrique-t-il les mentalités ou est-il davantage une représentation de celles-ci qui, en quelque sorte, lui précéderaient ? Je penche pour l'hypothèse que l'influence de l'art est sous-estimée car discrète et subliminale en tant qu'influence. Elle l'emporte, associée à la pensée officielle congruente, sur l'expression qui émanerait spontanément de la population. Cela sans exclure un accord possible mais l'initiative de la proposition reste aux artistes et au pouvoir sinon politique au moins économique. On peut imaginer que dans la France agricole de 1964, la cuvette de Duchamp rééditée n'est pas une émanation d'une ferveur populaire.


L'ART CONTEMPORAIN ART OFFICIEL DU COMMERCE

Démontrer que l'art contemporain est un art officiel semble impossible, quel(s) pouvoir(s) servirait-il pour quelles fins ? Hormis les faveurs institutionnelles, faciles à constater, ce qui caractérise en dernière analyse un art officiel est son impact psychologique, psychosocial voire politique.

Dans son fondement, il se réclame de Marcel Duchamp et de l'art conceptuel non rétinien. Globalement non figuratif, visuellement et émotionnellement inintelligible, au service d'un concept premier par rapport à l'œuvre, il n'est pas un langage commun. Comment un art si peu regardé par le grand public peut-il jouer le rôle d'art officiel ? Il le peut par défaut négativement et par privation en occupant la place de l'art intelligible visuellement et émotionnellement. Il est transgressif et choquant à l'origine et toujours, il est bien sourcé que la première exposition du genre à Berne, qui logiquement a fait scandale, a été sponsorisée par Phillip Morris (cf. "quand les attitudes deviennent formes" dont le titre est comme une sorte d’aveu de l'époque à venir). Tout se passe comme si par privation de références communes, le champ de l'art en tant qu'il est fournisseur de modèles et valeurs avait été investi par le marché.

A propos de Duchamp, il est difficile de conclure de façon univoque tant la subjectivité a voix au chapitre en matière d'art. De fait son geste ironique ou question en 1917, répété à l'infini et muséifié à Beaubourg se mue en norme que l'on peut intituler casser les codes. On peut dire aussi contextuellement et symboliquement que la mise en avant dans la lumière et au musée du ready-made peut préparer les esprits à une esthétisation de la marchandise et de la consommation.

Tout se passe comme si le but de l'art contemporain, par privation de références communes et par conséquent d'identité et d'habitus, était d'organiser et de gérer la frustration à l'instar de la publicité. Autrement dit de canaliser l'énergie vers la consommation. Energie dont on fait en sorte qu'elle soit inemployée. L’envie crée le besoin est un grand principe du commerce, l'envie précède le besoin de tel ou tel objet sur lequel il a focalisé. Il s'agit de faire en sorte que le désir qui est énergie au fonds se cristallise sur un objet, puis se transforme en pulsion d’achat irrépressible. Globalement, vu dans sa fonction sociologique ou ce qu'elle devrait être, l'art contemporain est l'art frustrant, émotionnellement, sensorielle ment, spirituellement. La frustration déséquilibre, elle crée une sorte d'appel d'air et la vitalité se concentre alors dans ce qui reste possible, l'envie d'obtenir une chose ou une autre. L'art contemporain est une publicité générale pour la consommation. Le désir ou, plus clairement l'excitation, est au fond production d’énergie corporelle ou psychique annonçant un acte qui va se décharger et se cristalliser en un acte de consommation faute de mieux.


LE STREET ART EN TANT QUE PHENOMENE PSYCHOSOCIAL. EXEMPLE D'INTERIORISATION D'UNE SITUATION

On peut constater que personne n'échappe au contexte psychologique et social dominant, nous sommes comme des gâteaux dans de petits moules, on n'est pas obligé d'épouser la forme du moule, on peut développer une identité singulière, mais tout le monde est dans le moule quand même et ne peut s'en abstraire totalement. Les architectes du contexte nous manipulent à notre insu. Le contexte est plus déterminant que le moi. Pour exprimer le rapport entre le collectif et l'individuel par une image, on dira que le contexte est aux gens ce que le moule est au gâteau : tous les gâteaux n'épousent pas la forme du moule mais tous les gâteaux sont dans le moule.

Dans une analyse symbolique qui a son importance quand il s'agit d'art et de communication, l'art figuratif finalement toléré et possible est le street art. Il n'est pas une menace pour l'art officiel puisque son support est le mur, support éphémère et non muséalisable. Symboliquement l'art officiel conceptuel met l'artiste figuratif à la rue, hors la loi. Qu'il s'exprime sur les murs a ses risque et périls ! Par le territoire culturel qu'il occupe, l'art d'Etat (se voulant officiellement à la pointe de la soit- disante subversion) légitimé par à son poids économique et institutionnel, entretient de façon perverse la confusion cognitive entre illégalité et subversion. Son poids économique est apparent car ce ne sont que très peu qui s'achètent entre eux et font la cote. Il perpétue de façon hypocrite la figure de l'artiste maudit en se réservant bourgeoisement la toile et les galeries, le musée, les medias et les fonds publics. tout en effaçant les œuvres et en poursuivant les artistes de street art discrètement en sous main.


L'ART CONTEMPORAIN EN TANT QUE PRISE DE CONTROLE DE l'ART

Pierre BOURDIEU : « La violence symbolique est une domination sociale. C'est un processus de soumission par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle. Les dominés intègrent la vision que les dominants ont du monde. Ce qui les conduit à se faire d'eux-mêmes une représentation négative. »

L'absence symbolique de l'art est le comble de la violence symbolique (au sens de Pierre BOURDIEU), cette vacuité officialisée exprime la fin de l’autorité, de l’exemplarité, de l'art, de l’éducation, de l’élévation personnelle et sociale par le talent, de la culture, de l’histoire et de l'estime de soi en dernière analyse.

Un art officiel désigne par analogie ce qui officiellement beau et vrai, ce n'est jamais sans conséquence car personne ne veut être désigné comme vulgaire et dans le faux et être exclu de la cité. Ce qu’on appelle aujourd’hui les codes. L’esthétique, la mode, soit le chic, autrement dit la manière d'être officielle donc socialement admise et identifiable fait le passage entre l'art et la manipulation sociale, entre le symbolique et le politique.

Le puissant et profond concept de Pierre Bourdieu de violence symbolique est opérant pour ce contexte actuel tout différent de celui d'une société structurée, voire rigide, qui a donné lieu à son élaboration. Dans le sens que privé de modèles lisibles et imitables socialement admis ou au moins immanents - modèles qui font lien quitte à les critiquer et à les contester et à fournir de contre modèles en réaction - la société erre, son image est vacante à l'instar d'un monochrome blanc. Cependant la tendance à l'imitation reste intacte et perdure ainsi que le désir de modèles exemplaires (sinon le besoin anthropologique de modèles symboliques d'identification qui ne reste pas longtemps vacant.) Le marché se charge alors de les fournir, la mode investit le champ de l'art ce qui justifie ses marges, la publicité et les influenceurs placent leurs produits et prescrivent des attitudes qui s'incarnent, deviennent formes en effet. Les marques fournissent aux jeunes les repères d'intégration à la communauté humaine, repères naguère fournis par les artistes au profit de la société constituée. Tout cela étant observé froidement avec distance axiologique en tant qu'état de fait superstructurel à fin de comparaison et de mise en lumière par contraste avec le monde ancien. Toutes les critiques à propos de la puissance de l'art officiel sont recevables et pertinentes néanmoins l'art officiel perdure au service du commerce généralisé dit "ouverture de marché".


LE PERVERS NARCISSIQUE FIGURE CLEF POURLA LECTURE DU PHENOMENE

Pour conclure, on en revient à Parménide et à sa préconisation pour le non-être qui est littéralement impensable. On ne peut que le cerner par contraste à partir de l'être et des étants existant positivement dans les deux sens intimement liés du terme (en plein et non en creux et de façon bénéfique). Cela s'applique au problème du pervers narcissique dont la figure est centrale pour une lecture critique du phénomène dit d'art contemporain historique (entre 1960 et l'apparition d'internet qui a atténué l'omerta autour de l'art officiel conceptuel par la diffusion massive des images concurrentes).

A défaut de susciter l’adhésion, quand on n’a rien à donner et tout à prendre, reste la provocation. La provocation est un simulacre, une inversion morbide de la relation qui doit être bénéfique sur un plan ou un autre par définition. Positivement, dans le sens du plein, du lien, de ce qui sert la vie, participe au lien, de ce qui est ; plutôt négativement en l’occurrence dans le sens du creux, de l'entropie, de la dispersion, du mal en tant que non être. Négativement donc au lieu de positivement. Le pervers narcissique est une des figures clef de l’art contemporain, comme le démontre brillamment Christine Sourgins dans son livre Les mirages de l’art contemporain. Au sens strict il est son masque, le pervers narcissique est devenu son masque, le masque s'est incrusté, il s'est identifié à la longue à son personnage. Le point de non-retour est dépassé.

Masque provocant, outrageant, montrant sa richesse, voulant à tout prix attirer l’attention, m'as-tu vu ? Masque derrière lequel se cache un autre masque, celui de la bonne conscience auto générée de l'éclaireur du peuple, ou celui du monsieur qui fait partie du milieu et qui le critique un peu lui-même selon la technique de l’escroc pour susciter la confiance, masque derrière lequel se cache un autre etc. ainsi de suite à l'infini. Le fil conducteur c'est une absence : le cœur n’y est pas, l'intention n'est pas bonne, c'est froid comme la mort

Si on pouvait faire tomber tous ces masques, ce dont le pervers narcissique a le plus horreur, on trouverait le vide, la platitude. Le pervers narcissique, insatisfait de lui-même, suffisamment intelligent pour comprendre ses limites, veut jouer dans la cour des grands, alors il vit dans cette surface théâtrale, cette bi-dimensionnalité de l’image sociale. Il s’y enferme petit à petit, la manipulation lui donne des sensations de génie, sensation seulement, il lui faut un public à tout prix, c’est vital. C'est un être a deux dimensions, il n’est pas réel, il lui manque la troisième celle du cœur et de la sensibilité, seul compte la manipulation et la chosification des gens à son profit intellectuel et matériel. Il s’est identifié à une idée de soi et tout le reste s'est atrophié neurologiquement parlant. Le public est là pour le conforter compulsivement à chaque instant dans son personnage théatral, autrement dit dans son ego de tout puissant, dans cette idée de soi.


L'ART CONTEMPORAIN ADEQUAT POUR UNE GOUVERNANCE PAR L'HUMILIATION

On peut parler de sidération, mais on comprend mieux si on parle de découragement. Dans le commerce, dans sa forme la plus agressive, il s'agit de faire de la marge sans place pour l'empathie. Il s'agit donc autant de dynamiser l'acheteur que de décourager le fournisseur. Si on « casse les arguments du fournisseur, on le casse ». En l'espèce si on casse son esthétique, en lui démontrant que socialement elle est obsolète, par l'exposition permanente au non-art, on le casse aussi, plus en profondeur encore. Il y a clivage, confusion ou dissonance cognitive dans le sens que c'est soit le plug anal ou le vagin de la reine que l'on nous met sous les yeux, qui est l'art d'aujourd'hui et on est de son temps mais on se trahit alors soi-même ou c'est encore Versailles, le grand art classique et l'art moderne. Dans les deux cas, il reste la suggestion est que quelque chose nous échappe, on est "has been". On est dans une position déplaisante et dévalorisante de harcèlement moral. D’autre part symboliquement en termes d’exemplarité le message est clair, on n’a plus besoin de talent, il n’y plus d’ascension sociale par le mérite, on est du mauvais côté de l'histoire en marche. On peut bien gagner sa vie en couvant un œuf désormais. François Hollande a visité au Palais de Tokyo le dimanche 2 avril 2017 l'artiste Abraham Poincheval en train de couver un œuf.


CONLUSION A PROPOS DE LA CONFUSION COGNITIVE ORGANISEE PAR LA REPETITION A l 'INFINI DE LA CONFUSION SEMANTIQUE

Ce non-art humiliant tant par ses sujets choquants, que par l'absentement d'un art authentique source de fierté, fut l'instrument d'un mépris de classe par lequel populaire a été amalgamé massivement à populiste.

Le contre-emploi systématique du terme populiste pour populaire et simultanément de art contemporain pour art, synonyme de art de l'époque et en pratique du seul courant conceptuel auto proclamé comme digne de mémoire, ont désigné les catégories sociales à bannir dans le sens du triangle de karpman (victimes-persécuteurs-sauveurs).

La suggestion induite par vocable art contemporain, répété de fait à l'infini par la citation médiatique et intellectuelle, inséré dans le contexte des références communes ordinaires, est qu'il s'agit de l'art majeur de l'époque digne de mémoire et d'être au musée. Ce processus de décantation naturel de museification a été savamment et méthodiquement orchestré, en quelque sorte à l'envers ("professionalisation" de la critique d'art, enseignement technique sous contrôle universitaire, institutions et musées complaisants, amateurs devenus oligarques et "taste maker" par le biais de leur médias, ostracisme hors des foires des galeries de conception "classique" telle que la galerie Claude Bernard, création de musées du contemporain FRAC etc.)

Les principales étapes structurelles de cette mainmise systémique de l'état et du marché sur l'art visible sont :

  • La création par Malraux d'un ministère valise de la culture ayant une définition et mission, pétries de bonnes intentions, mais floues
  • Le décret fondateur du 24 juillet 1959, rédigé par Malraux lui-même, donne à ce ministère aux termes de l'article premier du décret la « mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres l'art et de l'esprit qui l'enrichissent ».
  • Le même Malraux met fin à l'occasion des événements de mai 68 au système des Beaux-Arts et à l'académisme, jusqu'alors l'enseignement technique était prodigué par des artistes dans leurs ateliers respectifs.
    Concours et prix de Rome sont supprimés en 1968. L'Académie des Beaux-Arts et l'Institut de France perdent alors la tutelle de la Villa Médicis au profit du ministère de la Culture.
  • À la rentrée scolaire 1968–1969, le ministre de la Culture soustrait l'enseignement de l'architecture à la tutelle de l'Académie des Beaux-Arts et crée une douzaine d’"unités pédagogiques d’architecture" (U.P.A.) sur tout le territoire.
  • Puis Lang crée les frac drac etc. et, moins connu, le corps discret mais influent des inspecteurs de la création.
  • S'y ajoute sous le magistère socialiste la fachisation du beau et de la peinture conformément au propos d'Adorno "Ecrire un poème après Auschwitz est barbare.". Adorno disait également "La tâche de l'art aujourd'hui, c'est de mettre du chaos dans l'ordre", force est de constater la réussite de cette injonction.
COMPLEMENTS :

burandeloLes deux premiers paragraphes sont un peu obscurs, je les ai reformulés comme suit :
Il s'agit de " tourner autour du pot " il s'agit même de le fabriquer ce pot autour du non art , autour d'un vide qui s'impose à nous .
En ce qu'il s'impose il est amputation il ne se contente pas d'être rien . Il nous faut donc pour en parler interroger ce qui nous reste de corps sain, notre ressenti , notre mémoire singuliére de ce que fut l'art soit notre culture particulière puis, plus en profondeur, nos sens et nos besoins de beau et de symbolique insatisfaits et toutes sortes de besoins frustrés dont nous sommes la source .
Autrement dit les études d'art contemporain sont une occasion d'interroger notre anthropologie par introspection .
BurandeloUne analogie éclairante pour ces deux premiers paragraphes : « Comme une zone cérébrale blessée révèle sa fonction par son absence, l’Art Contemporain en tant
que privation d"art et de references communes pose de fait la nécessité et opportunité (..un mal pour un bien)  de définir l'art du point de vue des besoins naturels anthropologiques »
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